HERCULE
ENTRE LE VICE
ET LA VERTUE
2025-01-28
Nour Tournier
Nour Tournier
© Dorian Lafargue
(1) Hercule entre le Vice et la Vertue ou Le choix d'Hercule, Annibale Caracci (1560-1609), 1596, huile sur toile, Musée de Capodimonte, Naples
(2) Voûte du Camerino d’Hercule, Palais Farnèse, Rome © Ch. Mantuano
© Dorian Lafargue
(1) Raphaël, Le songe du chevalier, 1503-1504, tempera sur bois, 17,8 x 17,6 cm, National Gallery, Londres
(2) Nicolas Poussin, Le Choix d’Hercule, 1636-1637, huile sur toile, 88,3 x 71,8 cm, The Palladian villa of Stourhead House, Wiltshire
© Dorian Lafargue
HERCULE
ENTRE LE VICE
ET LA VERTUE
2025-01-28
Nour Tournier
Carrache combine l’animation du Corrège et le dynamisme des figures de Michel-Ange pour donner vie au Choix d’Hercule. Face à la crise de la lâcheté, parfois honteuse, souvent indifférente, que traverse aujourd’hui l’ensemble des milieux créatifs, le caractère crucial de la scène semble inconséquent. Au XVIe siècle, pourtant, l’enjeu éthique du contraste entre luxure et pauvreté est au cœur des préoccupations humanistes.




(1) Hercule entre le Vice et la Vertue ou Le choix d'Hercule, Annibale Caracci (1560-1609), 1596, huile sur toile, Musée de Capodimonte, Naples
(2) Voûte du Camerino d’Hercule, Palais Farnèse, Rome © Ch. Mantuano
“À peine sorti de l’enfance, à cet âge où les jeunes gens, devenus maîtres d’eux-mêmes, font déjà voir s’ils suivront, pendant leur vie, le chemin de la vertu ou celui du vice, Hercule s’assit dans un lieu solitaire, ne sachant laquelle choisir des deux routes qui s’offraient à lui. Soudain il voit s’avancer deux femmes d’une taille majestueuse. L’une, joignant la noblesse à la beauté, n’avait d’ornements que ceux de la nature; dans ses yeux régnait la pudeur; dans tout son air la modestie; elle était vêtue de blanc. L’autre avait cet embonpoint qui accompagne la mollesse, et, sur son visage apprêté, la céruse et le fard altéraient les couleurs naturelles; la démarche altière et superbe, les regards effrontés; parée de manière à laisser entrevoir tous ses charmes, elle se considérait sans cesse elle-même, et ses yeux cherchaient des admirateurs; que dis-je? elle se plaisait à regarder son ombre.”
Ainsi commence Le choix d’Hercule, fable de Prodicius. En 1596, le peintre Annibale Carrache s’en inspire pour une huile sur toile dédiée au camerino herculéen du palais du cardinal Farnèse. Au centre se trouve Hercule, pensif mais éveillé. À gauche se situe la vertu, lui indiquant le chemin à prendre. À droite, il s’agit du vice ou de la volupté, un peu plus distante. Elles cherchent à lui promettre le bonheur de deux manières différentes : pour la première, par la jouissance et l'oisiveté, pour la seconde, par une longue et difficile route.
Hercule y est champion de la maîtrise de soi. Il se réalise en tant que héros au moment précis où il habite l’espace tragique que Carrache lui constitue. L’arrière-plan riche prend une forme métaphorique : le chemin de la vertu est le plus escarpé, une souche d’arbre mort suggère l’aridité des voix morales. Un poète couronné de lauriers s’y tient à demi couché, prêt à chanter sa gloire. Du côté de la volupté, la forêt luxuriante n’ouvre à aucun cheminement derrière la pluie de pétals. Sur une table de ce côté sont disposés deux masques de théâtre pour la vanité mensongère puis une partition musicale, un tambourin, un violon et des cartes à jouer, attributs du Scandale.
Au premier rang, Hercule est en crise. Carrache accentue la légère différence d’axe de la vertu et de la volupté et intensifie le mouvement des personnages par des contrapostos créant une tension dramatique éloignée d’une “paisible retraite en soi”. Le triangle asymétrique formé par les têtes s’exprime avec d’autant plus de vigueur que la combinaison entre un modelage sculptural et une position en avant-plan (les pieds des femmes touchent presque la ligne inférieure du cadre) assure au tableau un effet de relief jamais atteint jusqu’alors. La source de lumière unique et artificielle dramatise l’ensemble.
HERCULE ENTRE LE VICE ET LA VERTUE



Hercule y est champion de la maîtrise de soi. Il se réalise en tant que héros au moment précis où il habite l’espace tragique que Carrache lui constitue. L’arrière-plan riche prend une forme métaphorique : le chemin de la vertu est le plus escarpé, une souche d’arbre mort suggère l’aridité des voix morales. Un poète couronné de lauriers s’y tient à demi couché, prêt à chanter sa gloire. Du côté de la volupté, la forêt luxuriante n’ouvre à aucun cheminement derrière la pluie de pétals. Sur une table de ce côté sont disposés deux masques de théâtre pour la vanité mensongère puis une partition musicale, un tambourin, un violon et des cartes à jouer, attributs du Scandale.
Au premier rang, Hercule est en crise. Carrache accentue la légère différence d’axe de la vertu et de la volupté et intensifie le mouvement des personnages par des contrapostos créant une tension dramatique éloignée d’une “paisible retraite en soi”. Le triangle asymétrique formé par les têtes s’exprime avec d’autant plus de vigueur que la combinaison entre un modelage sculptural et une position en avant-plan (les pieds des femmes touchent presque la ligne inférieure du cadre) assure au tableau un effet de relief jamais atteint jusqu’alors. La source de lumière unique et artificielle dramatise l’ensemble.
Hercule y est champion de la maîtrise de soi. Il se réalise en tant que héros au moment précis où il habite l’espace tragique que Carrache lui constitue. L’arrière-plan riche prend une forme métaphorique : le chemin de la vertu est le plus escarpé, une souche d’arbre mort suggère l’aridité des voix morales. Un poète couronné de lauriers s’y tient à demi couché, prêt à chanter sa gloire. Du côté de la volupté, la forêt luxuriante n’ouvre à aucun cheminement derrière la pluie de pétals. Sur une table de ce côté sont disposés deux masques de théâtre pour la vanité mensongère puis une partition musicale, un tambourin, un violon et des cartes à jouer, attributs du Scandale.
Au premier rang, Hercule est en crise. Carrache accentue la légère différence d’axe de la vertu et de la volupté et intensifie le mouvement des personnages par des contrapostos créant une tension dramatique éloignée d’une “paisible retraite en soi”. Le triangle asymétrique formé par les têtes s’exprime avec d’autant plus de vigueur que la combinaison entre un modelage sculptural et une position en avant-plan (les pieds des femmes touchent presque la ligne inférieure du cadre) assure au tableau un effet de relief jamais atteint jusqu’alors. La source de lumière unique et artificielle dramatise l’ensemble.



(1) Hercule entre le Vice et la Vertue ou Le choix d'Hercule, Annibale Caracci (1560-1609), 1596, huile sur toile, Musée de Capodimonte, Naples
(2) Voûte du Camerino d’Hercule, Palais Farnèse, Rome © Ch. Mantuano
La beauté souveraine de l’ensemble est d’une importance telle pour la représentation du thème qu’Erwin Panofsky parle de représentation du Choix d’Hercule jusqu’à celle de Carrache, puis pointe du doigt sa formulation canonique forte d’influence dans le baroque tardif et le classicisme. Au XVIe siècle, ces explorations du contraste entre Luxure et Pauvreté sont les terrains de jeu où s’inventent la subjectivité moderne. L'enjeu est de donner un corps et une visibilité radicale à l'éthique, faisant de la force physique d'Hercule l'emblème même de la maîtrise de soi. La neutralité est alors perçue comme un renoncement ou une défaite de l'esprit : on exige des héros, des gestes tranchants et ce courage du positionnement qui seul permet d'habiter le monde avec grandeur. Aujourd’hui, on navigue englués dans une neutralité paralysante, souvent justifiée par une lecture tronquée de la déconstruction. C’est là que Carrache tient son potentiel de modernité. Sans donner de leçon, refusant de réduire le positionnement à une simple leçon de "correct", il propose un événement pur : Hercule s’apprête à rompre avec l'indéterminé. L’imminence du choix présente dans la tension globale de la scène fait l’intérêt de l'œuvre.


(1) Raphaël, Le songe du chevalier, 1503-1504, tempera sur bois, 17,8 x 17,6 cm, National Gallery, Londres
(2) Nicolas Poussin, Le Choix d’Hercule, 1636-1637, huile sur toile, 88,3 x 71,8 cm, The Palladian villa of Stourhead House, Wiltshire
C’est dans cette tension que se joue le cœur éthique de la déconstruction derridienne. Pour déconstruire, il faut refuser les binarités sclérosées, ces vieux couples Bien/Mal ou Vertu/Vice qu’on nous sert jusqu’à l’écœurement, pour sonder enfin ce qui se cache dans l’ombre portée de la décision. Déconstruire, c’est une responsabilité infinie face à l’autre. Elle interdit à l’artiste tout repos, l’obligeant à s’assurer sans cesse que sa forme ne s’abîme pas dans le mensonge, le décoratif ou le prêt-à-penser. Déconstruire le « Choix d'Hercule », ce n'est donc pas prétendre que le chemin n'existe pas, mais montrer à quel point le positionnement est une épreuve solitaire, ardue et cruciale. Carrache donne à la vertu une urgence métaphysique. S’inspirer de lui aujourd’hui, c’est comprendre que la création est un acte de résistance contre l’insignifiance globale. Le labeur de processus créatif, l’obsession de la forme, l’investissement total : tout cela est la condition même d’une éthique radicale.
C’est dans cette tension que se joue le cœur éthique de la déconstruction derridienne. Pour déconstruire, il faut refuser les binarités sclérosées, ces vieux couples Bien/Mal ou Vertu/Vice qu’on nous sert jusqu’à l’écœurement, pour sonder enfin ce qui se cache dans l’ombre portée de la décision. Déconstruire, c’est une responsabilité infinie face à l’autre. Elle interdit à l’artiste tout repos, l’obligeant à s’assurer sans cesse que sa forme ne s’abîme pas dans le mensonge, le décoratif ou le prêt-à-penser. Déconstruire le « Choix d'Hercule », ce n'est donc pas prétendre que le chemin n'existe pas, mais montrer à quel point le positionnement est une épreuve solitaire, ardue et cruciale. Carrache donne à la vertu une urgence métaphysique. S’inspirer de lui aujourd’hui, c’est comprendre que la création est un acte de résistance contre l’insignifiance globale. Le labeur de processus créatif, l’obsession de la forme, l’investissement total : tout cela est la condition même d’une éthique radicale.




© Dorian Lafargue






