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LE POINT
DE VUE
ANIMAL

2026-01-31

Saskia Michels

Saskia Michels

© Dorian Lafargue

(1) Art Orienté Objet, « May the Horse live in Me » (Que le cheval vive en moi), 2011 © Miha Fras
(2) Ibid

© Dorian Lafargue

(3) Laure Limongi © Nuti-Molajoli
(4) Art Orienté Objet, « May the Horse live in Me » (Que le cheval vive en moi), 2011 © Miha Fras

© Dorian Lafargue

LE POINT
DE VUE
ANIMAL

2026-01-31

Saskia Michels

Le 22 février 2011, à la galerie Kapelica à Ljubljana (Slovénie), le public assiste pendant 90 minutes à la performance Que le cheval vive en moi du duo français de bio art Art Orienté Objet. Celle-ci relève d’un exploit scientifique : la xenotransfusion de sang équin à l’homme. Dans une scénographie mêlant des éléments matériels hospitaliers et de laboratoire biologique, Benoît Mangin injecte à Marion Laval-Jeantet un sérum de sang chevalin. Au moment où la réunion des sangs s’opère dans le corps de l’artiste, des schémas prospectifs de cette réaction cellulaire, réalisés par une équipe de chercheurs.euses de l’université de Poitiers, sont diffusés au public pour rendre visible l’évènement dissimulé par la chair.

(1) Art Orienté Objet, « May the Horse live in Me » (Que le cheval vive en moi), 2011 © Miha Fras
(2) Ibid

Cristallisant vingt années de recherches sur les communications interspécifiques et l’éthique, cette performance n’est pas le résultant d’une recherche transhumaniste sur le dépassement des capacités humaines valorisant la continuité de l’exploitation animale. La volonté des artistes est de rapprocher leurs corporéités de celle de l’équidé, pour comprendre sa modalité d’existence au monde et tenter de relationner avec lui. Pour ce faire, Marion Laval-Jeantet enfile deux prothèses de jambes la hissant à hauteur de cheval, contraignant ses mouvements à une allure équine, pour échanger avec l’un d’entre eux. La performance se clôt sur l’extraction et la lyophilisation d’une petite quantité de ce sang « centaure », transformant l’acte d’une prise de sang et son produit, en objets d’art.


Cette performance remet en question la conception humaniste de l’altérité, qui place « l’animal » en opposition absolu à l’humain, en transformant le topos plurimillénaire de l’hybridité en réalité. L’hybridation y est une entreprise sensible empathique et une exploration d’un vécu plus-qu’humain. Selon la définition donnée par Justyna Stepien et empruntée au posthumanisme, le terme « more-than-human » désigne l’enchevêtrement entre humain et non-humain, tout en reconnaissant la part préalablement contenue de non-humain dans l’humain et inversement. Réaliser la fusion des deux est une augmentation de leur mélange, et non un rejet d’une « nature » initiale unique.


La bonne conduite de l’évènement, sans décès du sujet-artiste et complications médicales importantes, associée aux évolutions scientifiques sur les xénotransplantations, donne une nouvelle dimension aux projections futuristes qui voient l’hybridité comme possible devenir de l’espèce humaine. Un sujet déjà approché en art contemporain par des artistes comme Kate Clark et Patricia Piccinini.

Laure Limongi s’est saisie de ce possible dans son dernier ouvrage de littérature d’anticipation L’invention de la mer (Le Tripode, 2025). Ce livre écrit de façon fictionnelle en 2123 par une chimère (« un humain recomposé génétiquement ») céphalopode du nom de

Violetta Benedetti-Ogundipe, a traversé le temps et l’espace par un canal mycélien pour être transmis aux humains.es d’aujourd’hui. Si Violetta y fait la démonstration des nouvelles formes littéraires, linguistiques et poétiques qui sont apparues par l’hybridation, celle-ci tient à avertir des conséquences de nos modes de vie sur notre survie et sur celle des autres vivants du monde. L’autrice véritable y construit un possible plus-qu’humain où l’homme s’immerge un peu plus dans d’autres espèces, à chaque nouvelle génération. La forme humaine non enchevêtrée génétiquement, y est obsolète, ayant dû être abandonnée pour la survie.


La structure du livre implique de naviguer entre plusieurs narrateurs.rices et temporalités, d’une chimère cétacée du nom de Gina de Galène à son ancêtre cachalot Moanaura qui a vécu entre les années 1940 à 1980, ou encore à Ménippe Zahlé une chimère crabe ; parce qu’elle présente les écrits de ces personnages alternés avec des exergues rédigés par Violetta. Ces différents contextes permettent à l’autrice de déplacer l’endroit depuis lequel elle écrit, et d’expérimenter un autre point de vue que celui humain. A l’instar d’Art Orienté Objet, Laure Limongi s’essaie à comprendre les animaux non-humains, une expérience qu’elle transmet par la mise au jour d’une écriture ayant son propre lexique et l’invention d’un nouveau mode de création, les poèmes olfactifs. Une forme qui induit de convoquer la théorie zoopoétique.


LE POINT DE VUE ANIMAL

Laure Limongi s’est saisie de ce possible dans son dernier ouvrage de littérature d’anticipation L’invention de la mer (Le Tripode, 2025). Ce livre écrit de façon fictionnelle en 2123 par une chimère (« un humain recomposé génétiquement ») céphalopode du nom de

Violetta Benedetti-Ogundipe, a traversé le temps et l’espace par un canal mycélien pour être transmis aux humains.es d’aujourd’hui. Si Violetta y fait la démonstration des nouvelles formes littéraires, linguistiques et poétiques qui sont apparues par l’hybridation, celle-ci tient à avertir des conséquences de nos modes de vie sur notre survie et sur celle des autres vivants du monde. L’autrice véritable y construit un possible plus-qu’humain où l’homme s’immerge un peu plus dans d’autres espèces, à chaque nouvelle génération. La forme humaine non enchevêtrée génétiquement, y est obsolète, ayant dû être abandonnée pour la survie.


La structure du livre implique de naviguer entre plusieurs narrateurs.rices et temporalités, d’une chimère cétacée du nom de Gina de Galène à son ancêtre cachalot Moanaura qui a vécu entre les années 1940 à 1980, ou encore à Ménippe Zahlé une chimère crabe ; parce qu’elle présente les écrits de ces personnages alternés avec des exergues rédigés par Violetta. Ces différents contextes permettent à l’autrice de déplacer l’endroit depuis lequel elle écrit, et d’expérimenter un autre point de vue que celui humain. A l’instar d’Art Orienté Objet, Laure Limongi s’essaie à comprendre les animaux non-humains, une expérience qu’elle transmet par la mise au jour d’une écriture ayant son propre lexique et l’invention d’un nouveau mode de création, les poèmes olfactifs. Une forme qui induit de convoquer la théorie zoopoétique.


Laure Limongi s’est saisie de ce possible dans son dernier ouvrage de littérature d’anticipation L’invention de la mer (Le Tripode, 2025). Ce livre écrit de façon fictionnelle en 2123 par une chimère (« un humain recomposé génétiquement ») céphalopode du nom de

Violetta Benedetti-Ogundipe, a traversé le temps et l’espace par un canal mycélien pour être transmis aux humains.es d’aujourd’hui. Si Violetta y fait la démonstration des nouvelles formes littéraires, linguistiques et poétiques qui sont apparues par l’hybridation, celle-ci tient à avertir des conséquences de nos modes de vie sur notre survie et sur celle des autres vivants du monde. L’autrice véritable y construit un possible plus-qu’humain où l’homme s’immerge un peu plus dans d’autres espèces, à chaque nouvelle génération. La forme humaine non enchevêtrée génétiquement, y est obsolète, ayant dû être abandonnée pour la survie.


La structure du livre implique de naviguer entre plusieurs narrateurs.rices et temporalités, d’une chimère cétacée du nom de Gina de Galène à son ancêtre cachalot Moanaura qui a vécu entre les années 1940 à 1980, ou encore à Ménippe Zahlé une chimère crabe ; parce qu’elle présente les écrits de ces personnages alternés avec des exergues rédigés par Violetta. Ces différents contextes permettent à l’autrice de déplacer l’endroit depuis lequel elle écrit, et d’expérimenter un autre point de vue que celui humain. A l’instar d’Art Orienté Objet, Laure Limongi s’essaie à comprendre les animaux non-humains, une expérience qu’elle transmet par la mise au jour d’une écriture ayant son propre lexique et l’invention d’un nouveau mode de création, les poèmes olfactifs. Une forme qui induit de convoquer la théorie zoopoétique.


(1) Art Orienté Objet, « May the Horse live in Me » (Que le cheval vive en moi), 2011 © Miha Fras
(2) Ibid

La zoopoétique est une approche écopoétique de la littérature, dans le sillage des humanités écologiques, qui étudie la pluralité des moyens stylistiques, linguistiques et narratifs qui permettent de restituer la diversité des affects, des sentiments, des activités et des comportements animaux, tout comme la pluralité de leurs mondes. Anne Simon sa créatrice, précise que le roman est le lieu privilégié de son développement, car « il permet à la langue de s’actualiser dans une diversité incroyable de points de vue » grâce aux facultés de projection narrativisée et d’empathie des auteurs.rices. Il s’y opère une substitution de point de vue où « le langage créatif permet sinon de changer de peau ou du moins de voisiner et de croiser » les animaux non-humains.


Ce procédé où la substitution s’effectue tant dans la structure que la forme dans ce livre, laisse paraître par la voix des personnages des idées attachées à dénoncer l’exploitation et la souffrance animale. Laure Limongi convoque les notions de sentience, de culture animale et de conscience animale, en les développant aussi grâce aux exergues et aux notes de bas de page. Dans ces deux créations, l’hybridité est le véhicule de l’exploration du vécu d’animaux non-humains. Elles ont leur propre forme, mais témoignent toutes deux d’une même tendance à l’éloignement de l’anthropocentrisme dans les productions contemporaines, selon des préoccupations éthiques et écologiques. Le point culminant du rejet de l’humanité dans la création contemporaine se concrétise par la notion d’« anthropofuge » développée par Thomas Schlesser. Une notion inopérante dans le cas de ces deux œuvres, puisque l’humain n’en est pas totalement exclu.

(3) Laure Limongi © Nuti-Molajoli
(4) Art Orienté Objet, « May the Horse live in Me » (Que le cheval vive en moi), 2011 © Miha Fras

Bibliographie :

BONNIN, Anne, CARON, Natacha, CUSIN-BERCHE, Chantal (et all.), Art orienté Objet 1991-2002, Montreuil, éditions CQFD, 2003.

BOURTASIS, Sofia, DUMAS, Stéphane, HAUSER, Jens (et all.), Art Orienté Objet 2001-2011, Montreuil, éditions CQFD, 2012.

JEANNEROD, Aude, LERAY, Morgane, SECARDIN, Olivier, SIMON, Anne, « L’animalité traverse l’humain de part en part. Entretien avec Anne Simon », RELIEF – Revue électronique de littérature française, n°18, 2024 p.27-43.

LIMONGI, Laure, L’invention de la mer, Paris, Le Tripode, 2025.

PIRSON, Chloé (dir.), Art orienté Objet-Marion Laval-Jeantet & Benoît Mangin, (cat. exp., Paris, Musée de la chasse et de la nature, 22 octobre 2013 au 02 mars 2014), Dijon, Les Presses du Réel 2013.

Radio Campus Grenoble, « Apérophonie Laure Limongi – L’invention de la Mer » [archive audio d’une émission de radio], mis en ligne le 8 avril 2025 par Clarcli Honegger, https://campusgrenoble.org/podcast/aperophonie-laure-limongi-linvention-de-la-mer/, consulté le 24 janvier 2026.

RAMADE, Bénédicte, UHL, Magali, « Du point de vue animal » [archive audio du colloque, en ligne], L’animal et l’humain. Représenter et interroger les rapports interespèces, Montréal : Carrefour des arts et des sciences de l’Université de Montréal, 12 avril 2018, https://oic.uqam.ca/mediatheque/communication/du-point-de-vue-animal, consulté le 28 janvier 2026.

SCHLESSER, Thomas, L’Univers sans l’homme – les arts contre l’anthropocentrisme (1755-2016), Paris, Hazan, 2016.

SIMON, Anne, « La zoopoétique, une approche émergente : le cas du roman », Revue des Sciences Humaine, n°328, octobre-décembre, 2017, p. 71-89.

STEPIEN, Justyna, Posthuman and Nonhuman Entanglements in Contemporary Art and the Body, Londres, Routledge, 2022.

TAÏBI, Nadia, « Qu’est-ce que la zoopoétique », Sens-Dessous, n°16, 2015, p.115-124

Bibliographie :

BONNIN, Anne, CARON, Natacha, CUSIN-BERCHE, Chantal (et all.), Art orienté Objet 1991-2002, Montreuil, éditions CQFD, 2003.

BOURTASIS, Sofia, DUMAS, Stéphane, HAUSER, Jens (et all.), Art Orienté Objet 2001-2011, Montreuil, éditions CQFD, 2012.

JEANNEROD, Aude, LERAY, Morgane, SECARDIN, Olivier, SIMON, Anne, « L’animalité traverse l’humain de part en part. Entretien avec Anne Simon », RELIEF – Revue électronique de littérature française, n°18, 2024 p.27-43.

LIMONGI, Laure, L’invention de la mer, Paris, Le Tripode, 2025.

PIRSON, Chloé (dir.), Art orienté Objet-Marion Laval-Jeantet & Benoît Mangin, (cat. exp., Paris, Musée de la chasse et de la nature, 22 octobre 2013 au 02 mars 2014), Dijon, Les Presses du Réel 2013.

Radio Campus Grenoble, « Apérophonie Laure Limongi – L’invention de la Mer » [archive audio d’une émission de radio], mis en ligne le 8 avril 2025 par Clarcli Honegger, https://campusgrenoble.org/podcast/aperophonie-laure-limongi-linvention-de-la-mer/, consulté le 24 janvier 2026.

RAMADE, Bénédicte, UHL, Magali, « Du point de vue animal » [archive audio du colloque, en ligne], L’animal et l’humain. Représenter et interroger les rapports interespèces, Montréal : Carrefour des arts et des sciences de l’Université de Montréal, 12 avril 2018, https://oic.uqam.ca/mediatheque/communication/du-point-de-vue-animal, consulté le 28 janvier 2026.

SCHLESSER, Thomas, L’Univers sans l’homme – les arts contre l’anthropocentrisme (1755-2016), Paris, Hazan, 2016.

SIMON, Anne, « La zoopoétique, une approche émergente : le cas du roman », Revue des Sciences Humaine, n°328, octobre-décembre, 2017, p. 71-89.

STEPIEN, Justyna, Posthuman and Nonhuman Entanglements in Contemporary Art and the Body, Londres, Routledge, 2022.

TAÏBI, Nadia, « Qu’est-ce que la zoopoétique », Sens-Dessous, n°16, 2015, p.115-124

© Dorian Lafargue

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