IMPUISSANCES
D'UNE PHOTO
GRUNGE
2024-08-23
Nour Tournier
Nour Tournier
© Dorian Lafargue
(1) Juergen Teller - 29 octobre 1998 © Juergen Teller
(2) Jamie Morgan - Buffalo, Killers serie © Jamie Morgan
© Dorian Lafargue
(1) Corinne Day - Rose on Orange Sofa, de ‘England’s Dreaming’, The Face, August 1993 © The Corinne Day Archive
(2) Terry Richardson, campagne Rats at the Ritz avec Denis Lavant pour Enfants Riches Déprimés SS25 © Terry Richardson
© Dorian Lafargue
IMPUISSANCES
D'UNE PHOTO
GRUNGE
2024-08-23
Nour Tournier
La fin du XXe siècle porte la lassitude des déceptions révolutionnaires, guidant la fuite postmoderne vers le spectacle. Ce sont les « années d'hiver » de Guattari. Les aspirations à un changement radical sont étouffées et les discours populaires tendent à renforcer les structures de pouvoir en place. Dans la mode, elles s’incarnent dans le glamour, parfaitement imagé par sa photographie aliénante en recherche de perfection plastique et consumériste. Pourtant, elles sont aussi les berceaux à des germes de résistance transformateurs provenant de la marge. Le grunge se dresse en résistant, ce sont les grandes années de l’underground. Quatre décennies plus tard, qu’en reste-t-il ? Des moodboards subversifs et des auto-célébrations de rebels chics ? Il faut chercher ailleurs.




(1) Juergen Teller - 29 octobre 1998 © Juergen Teller
(2) Jamie Morgan - Buffalo, Killers serie © Jamie Morgan
En 1981, un reporter du Figaro décrit les vêtements de Kawakubo, pour la première fois présentés à Paris, comme « Une création apocalyptique (...) comme porté par des survivants d’un holocaust nucléaire ». Ses silhouettes, et celles de Yohji Yamamoto, ouvrent la voie à de nouvelles définitions de l'élégance et de la sexualité auxquels les acheteurs ne tardent pas à réagir. Les créateurs non plus : ces premières collections constituent un référentiel d’importance majeure pour les nouveaux designers belges de l’Académie royale des Beaux-arts d’Anvers. De l’autre côté de la Manche, de jeunes créatifs londoniens se regroupent dans les clubs mythiques de Covent Garden. Les étudiants en art de la Saint Martins School of Art et du Royal College of Art y viennent pour la musique, mais surtout pour leurs démonstrations vestimentaires. Leur forte volonté de mode, extrêmement sélective et élitiste, s’oppose au punk, mais y réfère partout. Partout, une avant-garde mode interroge ainsi un nouveau rapport au spectacle et à ses contestation.
La photographie accompagnant ces nouveaux créateurs devient la matière d’un projet artistique global. Bénéficiant de structures médiatiques fraîchement nées, telles que The Face et Blitz, une photographie, elle privilégie une esthétique qui relève plus de la photographie documentaire que de celle de studio : l’humilité de moyen est revendiquée au profit d’une impression de l’instant, réaliste. Des figures comme Jamie Morgan, Wolfgang Tillmans, Juergen Teller ou Corinne Day se développent par l'expérimentation.
Cette photographie « grunge », différant se politise avec des affiliations anticapitalistes, une valorisation des nombreuses contre-cultures et des leurs consommations interdites, ou encore par une nouvelle approche des questions de genre. Une communauté internationale des marges se cristallise, partageant une énergie créatrice violente, enivrée par de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux outils, de nouvelles voix à ouvrir. Et pourtant… “Tout est cycle, cercle vicieux, éternel retour” observait Morgan Portes dans son roman Solitudes. Force est de constater que de très nombreuses de ces figures de photographes alternatifs sont directement cooptées par la presse mainstream dès le début des années 1990, par exemple par Fabien Baron chez Harper’s Bazaar qui contractualise avec David Sims, Mario Sorrenti ou Glen Luchford. Leurs projets commencent à devenir lucratifs, travaillant de pair avec des stylistes adaptés partageant leurs esthétiques. Les aspirations de la mode et de sa photographie passent du reflet de la haute bourgeoisie, incarnée par une beauté idéalisée et classicisante, à celui d’une diversification par la rue, la jeunesse et l’inventivité face au rythme du changement devenu celui de l’industrie. C’est une première étape de récupération par le système. La révolution digitale en cours permet à une seconde vague de publications indépendantes (Purple ainsi que Self Service, Dutch, Big and Visionnaire) de bénéficier de quelques années de marge, mais l’entrée dans le XXIe siècle rebat les cartes.
IMPUISSANCES D'UNE PHOTOGRUNGE



Cette photographie « grunge », différant se politise avec des affiliations anticapitalistes, une valorisation des nombreuses contre-cultures et des leurs consommations interdites, ou encore par une nouvelle approche des questions de genre. Une communauté internationale des marges se cristallise, partageant une énergie créatrice violente, enivrée par de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux outils, de nouvelles voix à ouvrir. Et pourtant… “Tout est cycle, cercle vicieux, éternel retour” observait Morgan Portes dans son roman Solitudes. Force est de constater que de très nombreuses de ces figures de photographes alternatifs sont directement cooptées par la presse mainstream dès le début des années 1990, par exemple par Fabien Baron chez Harper’s Bazaar qui contractualise avec David Sims, Mario Sorrenti ou Glen Luchford. Leurs projets commencent à devenir lucratifs, travaillant de pair avec des stylistes adaptés partageant leurs esthétiques. Les aspirations de la mode et de sa photographie passent du reflet de la haute bourgeoisie, incarnée par une beauté idéalisée et classicisante, à celui d’une diversification par la rue, la jeunesse et l’inventivité face au rythme du changement devenu celui de l’industrie. C’est une première étape de récupération par le système. La révolution digitale en cours permet à une seconde vague de publications indépendantes (Purple ainsi que Self Service, Dutch, Big and Visionnaire) de bénéficier de quelques années de marge, mais l’entrée dans le XXIe siècle rebat les cartes.
Cette photographie « grunge », différant se politise avec des affiliations anticapitalistes, une valorisation des nombreuses contre-cultures et des leurs consommations interdites, ou encore par une nouvelle approche des questions de genre. Une communauté internationale des marges se cristallise, partageant une énergie créatrice violente, enivrée par de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux outils, de nouvelles voix à ouvrir. Et pourtant… “Tout est cycle, cercle vicieux, éternel retour” observait Morgan Portes dans son roman Solitudes. Force est de constater que de très nombreuses de ces figures de photographes alternatifs sont directement cooptées par la presse mainstream dès le début des années 1990, par exemple par Fabien Baron chez Harper’s Bazaar qui contractualise avec David Sims, Mario Sorrenti ou Glen Luchford. Leurs projets commencent à devenir lucratifs, travaillant de pair avec des stylistes adaptés partageant leurs esthétiques. Les aspirations de la mode et de sa photographie passent du reflet de la haute bourgeoisie, incarnée par une beauté idéalisée et classicisante, à celui d’une diversification par la rue, la jeunesse et l’inventivité face au rythme du changement devenu celui de l’industrie. C’est une première étape de récupération par le système. La révolution digitale en cours permet à une seconde vague de publications indépendantes (Purple ainsi que Self Service, Dutch, Big and Visionnaire) de bénéficier de quelques années de marge, mais l’entrée dans le XXIe siècle rebat les cartes.



(1) Juergen Teller - 29 octobre 1998 © Juergen Teller
(2) Jamie Morgan - Buffalo, Killers serie © Jamie Morgan
Un contexte profondément dépressif laisse sur la langue des créateurs des ruptures un goût amer d’échec révolutionnaire. Certains choisissent un rejet radical et une fuite du système créatif. La permission de survie par l’industrie mode motive cependant la plupart d’entre eux à rejoindre l’officiel. L’arrivée d’internet puis des réseaux sociaux en 2005 re-amplifie le mouvement de vampirisation généralisée. Le capital a délocalisé l’underground de la marge pour le constituer en source de développement. L’esthétique anti-spectaclulaire des débuts est sujette à une cooptation supplémentaire par le devenir image. Le grunge a évolué. La violence se retourne contre chacun. Le mal de soi domine l’esprit guerroyant révolutionnaire du Punk trash. Un besoin de faire réel, qui est tout autant affaire d’analogue que de digital, de montrer ce qu’il reste devenu l’intime et de la spontanéité, réagit en allant croissant. L’incursion d’une impression de storytelling personnel et fluide caractérise alors la photographie, autrefois « anti-mode », snapshot, héroïne chic, entre autres dérivés, accompagnant l’entrée dans le XXIe siècle. L’époque place le sujet face à un nouveau rapport à soi, qui, sans se débarrasser de ses obligations consommatrices, dépressives et contrôlées, est affilié d’un nouveau devoir de représentation public, d’impression de l’instantané parfaitement adapté à la cause digitale, d’enthousiasme imagée pour le capital, jusque-là limitée à l’insu de quelques célébrités.


(1) Corinne Day - Rose on Orange Sofa, de ‘England’s Dreaming’, The Face, August 1993 © The Corinne Day Archive
(2) Terry Richardson, campagne Rats at the Ritz avec Denis Lavant pour Enfants Riches Déprimés SS25 © Terry Richardson
Ce qui reste présent dans toute cette imagerie, c’est un regard sur le monde du simulacre, plus ou moins dans le déni de la situation, plus ou moins réflexif dans l’ignorance de l’omniprésence du pouvoir financier. Aujourd’hui, nous sommes voyeurs, à la fois d’un érotisme latent mercantile, mais également d’une artificialisation généralisée de tout discours politique porté par les expressions de la beauté. Cette transformation de valeurs, cela nous a écarté du contemporain. Chaque fine branche d’esthétique est immédiatement saisie par les producteurs d’images au vu de leurs potentiels de différenciation. Alors que notre société est régulièrement pointée comme celle du règne des images, les photographies ont toutes bien moins d’impact, transformées en événements ordinaires. Ce qui nous permettrait de vraiment voir à nouveau, de considérer le potentiel du visuel, ce serait une énergie créatrice supplémentaire. Il reste chez de plusieurs d’entre nous une volonté de faire quelque chose de différent comme un fantasme de l’originel. Peu nombreux y parviennent pour quelques mois inspirants. Mais l’avant-garde ne peut se démarquer par l’unique renouvellement esthétique. Elle doit faire preuve d’une auto-réflectivité de son ensemble, au-delà de son aspect formel. Nous avons désespérément besoin de consciences courageuses.
Ce qui reste présent dans toute cette imagerie, c’est un regard sur le monde du simulacre, plus ou moins dans le déni de la situation, plus ou moins réflexif dans l’ignorance de l’omniprésence du pouvoir financier. Aujourd’hui, nous sommes voyeurs, à la fois d’un érotisme latent mercantile, mais également d’une artificialisation généralisée de tout discours politique porté par les expressions de la beauté. Cette transformation de valeurs, cela nous a écarté du contemporain. Chaque fine branche d’esthétique est immédiatement saisie par les producteurs d’images au vu de leurs potentiels de différenciation. Alors que notre société est régulièrement pointée comme celle du règne des images, les photographies ont toutes bien moins d’impact, transformées en événements ordinaires. Ce qui nous permettrait de vraiment voir à nouveau, de considérer le potentiel du visuel, ce serait une énergie créatrice supplémentaire. Il reste chez de plusieurs d’entre nous une volonté de faire quelque chose de différent comme un fantasme de l’originel. Peu nombreux y parviennent pour quelques mois inspirants. Mais l’avant-garde ne peut se démarquer par l’unique renouvellement esthétique. Elle doit faire preuve d’une auto-réflectivité de son ensemble, au-delà de son aspect formel. Nous avons désespérément besoin de consciences courageuses.




© Dorian Lafargue






