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ALIX
BOILLOT
INTERVIEW

2026-01-26

Nour Tournier

Nour Tournier

© Dorian Lafargue

(1) ADIEU BEAUTÉ, Depuis 2021, Photographie, 33,75 x 60 cm © Alix Boillot
(2) ROCKY II, 2021, Tatouage au dermographe, Dimensions variables © Alix Boillot

© Dorian Lafargue

(1) GIRAVOLTE, 2025, Cuivre, zinc, aluminium, étain, cupronickel, laiton de nickel, nickel ; diamètre 30 cm © Alix Boillot
(2) L'ÉTERNITÉ (2), 2024, Chlorure de sodium (sel), dimensions variables © Alix Boillot

© Dorian Lafargue

ALIX
BOILLOT
INTERVIEW

2026-01-26

Nour Tournier

Que valent vraiment nos rites, nos larmes, nos attachements mystiques ? Formée aux Arts Décoratifs puis pensionnaire à la Villa Médicis et résidente à la Fondation Fiminco, Alix Boillot interroge subtilement la nature de la valeur. De son passé de scénographe, elle insuffle à ses sculptures une forme de vitalité : des œuvres éphémères, vouées à leur propre effacement, qui font de l'expérience vécue une résistance précieuse. Interview.

(1) ADIEU BEAUTÉ, Depuis 2021, Photographie, 33,75 x 60 cm © Alix Boillot
(2) ROCKY II, 2021, Tatouage au dermographe, Dimensions variables © Alix Boillot

NOUR TOURNIER : Considérez-vous votre travail comme minimal ?

ALIX BOILLOT : Minimal, non. Je parle davantage d’épure que de minimalisme, car ce terme charrie toute une histoire de l’art dont je ne me sens pas héritière. Conceptuel, oui, dans le sens où ce sont les gestes qui m'ont le plus marquée. Je m’en détache néanmoins en accordant à la matière et à la technique une importance souvent mineure dans l’art conceptuel. Je viens du spectacle vivant et de la performance. Au théâtre, la dramaturgie est centrale : elle nous apprend que sur scène, tout fait signe. C’est ce cheminement qui m’a menée très naturellement vers le conceptuel d’une part, et vers l’épure d’autre part.


TOURNIER : Quel est votre premier souvenir "physique" de l'art minimal ?

BOILLOT : Je me souviens d'avoir étudié Carré blanc sur fond blanc à l’école. J’en étais fascinée, surtout par le fait qu’une telle démarche puisse être intégrée à ce qu’on nomme l'art. Plus tard, je fréquentais assidûment la Fondation Maeght — plus tournée vers l’art moderne —, mais aussi le MAMAC à Nice, qui regorgeait d'œuvres d'Yves Klein et de formes épurées. Cela a été très fondateur. En comparaison, la récente exposition à la Bourse de Commerce ne m'a pas vraiment touchée.

TOURNIER : Quelles ont été les grandes rencontres et inspirations durant votre formation ?

BOILLOT : Yves Klein a été capital par la primauté qu'il accordait au geste sur l'objet final. C’est précisément ce qui m'intéresse. L’exposition de Pierre Huyghe à Beaubourg a aussi marqué un tournant. Je sortais des Arts Décoratifs en 2015, en plein doute sur mon choix entre arts plastiques et spectacle vivant. En traversant cette exposition, j'ai compris qu'il n'y avait aucun besoin de choisir, quelque chose se tissait déjà entre toutes les pièces. Quant au théâtre, comme beaucoup, les sorties lycées m'avaient ennuyée. Je suis entrée aux Arts Déco pour les livres, puis j'ai glissé vers la scénographie par besoin de faire collectif. Ce sont des enseignants qui nous ont emmenés au Festival d’Automne : grâce à eux j'ai découvert Jérôme Bel ou encore Xavier Le Roy qui m'ont beaucoup marquée par leur rigueur protocolaire, complexifiée par une ligne temporelle qui reste très présente dans ma pratique.


TOURNIER : Votre travail recourt souvent aux matériaux trouvés. Cette manipulation constitue-t-elle une posture de résistance face à l'impératif de productivité contemporain ?

BOILLOT : Mon livre de chevet est Rendre le monde indisponible d’Hartmut Rosa, je l’ai lu et relu. J’observe un certain contraste entre les arts vivants et les arts plastiques : dans ces derniers, commander des matériaux sur Amazon ou d'autres plateformes est devenu usuel. Dans le spectacle vivant, on commande moins : on glane, on récupère. Il y a quelque chose de l'ordre de l'indisponible dans le fait de trouver. Cela impose un geste, une certaine humilité qui me tient à cœur. Je refuse de concevoir une pièce en trois clics.

C’est un peu comme la neige dans Adieu beauté : le devoir d'attendre la neige vient calmer l'impulsion productiviste. Le geste, dans ce qu'il a de patient, est fondamental dans ma pratique.

ALIX BOILLOTINTERVIEW

TOURNIER : Quelles ont été les grandes rencontres et inspirations durant votre formation ?

BOILLOT : Yves Klein a été capital par la primauté qu'il accordait au geste sur l'objet final. C’est précisément ce qui m'intéresse. L’exposition de Pierre Huyghe à Beaubourg a aussi marqué un tournant. Je sortais des Arts Décoratifs en 2015, en plein doute sur mon choix entre arts plastiques et spectacle vivant. En traversant cette exposition, j'ai compris qu'il n'y avait aucun besoin de choisir, quelque chose se tissait déjà entre toutes les pièces. Quant au théâtre, comme beaucoup, les sorties lycées m'avaient ennuyée. Je suis entrée aux Arts Déco pour les livres, puis j'ai glissé vers la scénographie par besoin de faire collectif. Ce sont des enseignants qui nous ont emmenés au Festival d’Automne : grâce à eux j'ai découvert Jérôme Bel ou encore Xavier Le Roy qui m'ont beaucoup marquée par leur rigueur protocolaire, complexifiée par une ligne temporelle qui reste très présente dans ma pratique.


TOURNIER : Votre travail recourt souvent aux matériaux trouvés. Cette manipulation constitue-t-elle une posture de résistance face à l'impératif de productivité contemporain ?

BOILLOT : Mon livre de chevet est Rendre le monde indisponible d’Hartmut Rosa, je l’ai lu et relu. J’observe un certain contraste entre les arts vivants et les arts plastiques : dans ces derniers, commander des matériaux sur Amazon ou d'autres plateformes est devenu usuel. Dans le spectacle vivant, on commande moins : on glane, on récupère. Il y a quelque chose de l'ordre de l'indisponible dans le fait de trouver. Cela impose un geste, une certaine humilité qui me tient à cœur. Je refuse de concevoir une pièce en trois clics.

C’est un peu comme la neige dans Adieu beauté : le devoir d'attendre la neige vient calmer l'impulsion productiviste. Le geste, dans ce qu'il a de patient, est fondamental dans ma pratique.

TOURNIER : Quelles ont été les grandes rencontres et inspirations durant votre formation ?

BOILLOT : Yves Klein a été capital par la primauté qu'il accordait au geste sur l'objet final. C’est précisément ce qui m'intéresse. L’exposition de Pierre Huyghe à Beaubourg a aussi marqué un tournant. Je sortais des Arts Décoratifs en 2015, en plein doute sur mon choix entre arts plastiques et spectacle vivant. En traversant cette exposition, j'ai compris qu'il n'y avait aucun besoin de choisir, quelque chose se tissait déjà entre toutes les pièces. Quant au théâtre, comme beaucoup, les sorties lycées m'avaient ennuyée. Je suis entrée aux Arts Déco pour les livres, puis j'ai glissé vers la scénographie par besoin de faire collectif. Ce sont des enseignants qui nous ont emmenés au Festival d’Automne : grâce à eux j'ai découvert Jérôme Bel ou encore Xavier Le Roy qui m'ont beaucoup marquée par leur rigueur protocolaire, complexifiée par une ligne temporelle qui reste très présente dans ma pratique.


TOURNIER : Votre travail recourt souvent aux matériaux trouvés. Cette manipulation constitue-t-elle une posture de résistance face à l'impératif de productivité contemporain ?

BOILLOT : Mon livre de chevet est Rendre le monde indisponible d’Hartmut Rosa, je l’ai lu et relu. J’observe un certain contraste entre les arts vivants et les arts plastiques : dans ces derniers, commander des matériaux sur Amazon ou d'autres plateformes est devenu usuel. Dans le spectacle vivant, on commande moins : on glane, on récupère. Il y a quelque chose de l'ordre de l'indisponible dans le fait de trouver. Cela impose un geste, une certaine humilité qui me tient à cœur. Je refuse de concevoir une pièce en trois clics.

C’est un peu comme la neige dans Adieu beauté : le devoir d'attendre la neige vient calmer l'impulsion productiviste. Le geste, dans ce qu'il a de patient, est fondamental dans ma pratique.

(1) ADIEU BEAUTÉ, Depuis 2021, Photographie, 33,75 x 60 cm © Alix Boillot
(2) ROCKY II, 2021, Tatouage au dermographe, Dimensions variables © Alix Boillot

TOURNIER : Vous travaillez régulièrement avec l’éphémère (neige, glace, performance, protocoles). Est-ce une manière d’échapper au marché de l’art ?

BOILLOT : Mon ancrage dans le spectacle vivant y est pour beaucoup. Il induit un questionnement permanent sur la notion de propriété. C'est la même dynamique au théâtre et musée : le spectateur ou la spectatrice paie son entrée, contemple l'œuvre et repart les mains vides. Pourtant, ce qui a été vécu conserve une valeur inestimable : on a partagé un instant. Mon travail hérite de cette logique. Ce n’est pas ma priorité de vendre. Je pense notamment à Rocky II, il s’agit d’un tatouage : pour posséder l'œuvre, il faut se la faire tatouer sur la peau. Ça déplace la question de la propriété matérielle.


TOURNIER : La sphère revient à plusieurs reprises dans vos pièces (Giravolte, L’Éternité...). Pourquoi cette forme plutôt que des géométries plus cubiques ?

BOILLOT : La sphère s'est imposée à moi lors de la préparation de la Biennale de Lyon. Je travaillais sur les larmes, qui m'ont menée aux perles. Pline l’Ancien racontait qu'on imaginait autrefois que les perles d'huîtres naissaient de la rosée... Tout s'est connecté. La perle est l'une des premières monnaies d'échange ; elle incarne une valeur à la fois intrinsèque et extrinsèque, à l'image d’un collier dont on hérite. Pour Giravolte, il était difficile de trouver la forme juste, l'ex-voto étant souvent figuratif. La sphère est apparue au début du processus, puis est revenue un an plus tard. Cette fois, elle s'est imposée par sa potentialité : à différentes échelles, elle peut évoquer une orange, une cellule ou une planète. Mon ex-voto étant collectif, cette potentialité me semblait juste.

(1) GIRAVOLTE, 2025, Cuivre, zinc, aluminium, étain, cupronickel, laiton de nickel, nickel ; diamètre 30 cm © Alix Boillot
(2) L'ÉTERNITÉ (2), 2024, Chlorure de sodium (sel), dimensions variables © Alix Boillot

TOURNIER : Votre œuvre touche au rituel, au mythe, au sacré. En quoi le dépouillement formel sert-il ces sujets ?

BOILLOT : Ce qui m’intéresse, c’est la charge symbolique retenue dans un objet. L’épure ne fait que magnifier cette aura. La figuration a tendance à enfermer le regard dans ce qu'elle représente. Une forme minimale comme la sphère exige une attention accrue, elle invite à lire la feuille de salle, à aller chercher au-delà des apparences. Rendre les récits abstraits permet aussi de les rendre intemporels, alors que la figuration les fige souvent dans une époque. L’imaginaire se déploie tellement plus puissamment au contact de l’abstraction.


TOURNIER : Quel est votre rapport à la politique dans l'art ?

BOILLOT : La condition d’artiste est devenue si précaire que le simple fait de le rester est un acte politique. C’est une forme de résistance. Lors de ma résidence à Fiminco, je me suis surprise à glisser vers une logique de fabrication destinée à la vente. J'ai finalement tranché : je préfère la précarité à la compromission. L'art est profondément improductif, et c’est précisément ce qui le rend essentiel. Aujourd'hui, l'environnement capitaliste nous impose d'abandonner ce qui n'est pas immédiatement utile ou rentable. Or il n’y a rien de plus beau que ce qui ne sert à rien, ce qui est improductif. Durant la pandémie, on nous assénait l'injonction à la « résilience », cette obligation de continuer coûte que coûte. Mais non : on a le droit de s’effondrer et de pleurer. Accorder du temps à une femme qui pleure, c’est un acte politique.

TOURNIER : Votre œuvre touche au rituel, au mythe, au sacré. En quoi le dépouillement formel sert-il ces sujets ?

BOILLOT : Ce qui m’intéresse, c’est la charge symbolique retenue dans un objet. L’épure ne fait que magnifier cette aura. La figuration a tendance à enfermer le regard dans ce qu'elle représente. Une forme minimale comme la sphère exige une attention accrue, elle invite à lire la feuille de salle, à aller chercher au-delà des apparences. Rendre les récits abstraits permet aussi de les rendre intemporels, alors que la figuration les fige souvent dans une époque. L’imaginaire se déploie tellement plus puissamment au contact de l’abstraction.


TOURNIER : Quel est votre rapport à la politique dans l'art ?

BOILLOT : La condition d’artiste est devenue si précaire que le simple fait de le rester est un acte politique. C’est une forme de résistance. Lors de ma résidence à Fiminco, je me suis surprise à glisser vers une logique de fabrication destinée à la vente. J'ai finalement tranché : je préfère la précarité à la compromission. L'art est profondément improductif, et c’est précisément ce qui le rend essentiel. Aujourd'hui, l'environnement capitaliste nous impose d'abandonner ce qui n'est pas immédiatement utile ou rentable. Or il n’y a rien de plus beau que ce qui ne sert à rien, ce qui est improductif. Durant la pandémie, on nous assénait l'injonction à la « résilience », cette obligation de continuer coûte que coûte. Mais non : on a le droit de s’effondrer et de pleurer. Accorder du temps à une femme qui pleure, c’est un acte politique.

© Dorian Lafargue

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