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MARIE
MATUSZ
INTERVIEW

2026-01-26

Nour Tournier

Nour Tournier

© Dorian Lafargue

(1) Marie Matusz, « Reservoir », Kunsthalle Basel, du 17 janvier au 27 avril 2025. Images fournies par la Kunsthalle Basel. Photos de Philipp Hänger.
(2) Marie Matusz, « Fellow Prisoners » dans « Reservoir », Kunsthalle Basel. Images fournies par la Kunsthalle Basel. Photos de Philipp Hänger.

© Dorian Lafargue

(1) Marie Matusz, « The future is already sold », 2019, fonte d’aluminium, verre de sécurité, grille, câbles, chaîne métallique, 3 éléments – chacun mesurant 30 x 30 x 20 cm
(2) Marie Matusz, « The doomed », 2022, nattes de cheveux, 24 x 62 x 32 cm.

© Dorian Lafargue

MARIE
MATUSZ
INTERVIEW

2026-01-26

Nour Tournier

Au printemps dernier, autour d’une table de bureau enflammée par une longue réunion de travail, je me sentais débordée par un immense appel de mon écran d’ordinateur. J’avais reçu la liste d’artistes de l'exposition qui allait occuper nos prochains mois d’activité et découvrais ainsi la pratique de Marie Matusz (née en 1994 à Toulouse, vit et travaille à Bâle).

Je me laissais happer par une série de sombres vitrines de verre contenant des formes organiques. Malgré le caractère numérique de la rencontre, c’était un désir très sensible qui me poussait à me plonger dans la contemplation de l’œuvre. Les titres, toujours évocateurs, y guident vers une appréhension théorique supplémentaire. Très rapidement, nous nous retrouvons obligés d’y laisser notre temps, convaincus d’être spectateurs d’une énigme rare.

Quelques mois plus tard, j’eus l’occasion de questionner l’artiste sur le rapport complexe entre les contours de sa pratique et la subtile séduction qui en émane.

(1) Marie Matusz, « Reservoir », Kunsthalle Basel, du 17 janvier au 27 avril 2025. Images fournies par la Kunsthalle Basel. Photos de Philipp Hänger.
(2) Marie Matusz, « Fellow Prisoners » dans « Reservoir », Kunsthalle Basel. Images fournies par la Kunsthalle Basel. Photos de Philipp Hänger.

NOUR TOURNIER : Quels sens traversent votre travail derrière ses formes minimales ?

MARIE MATUSZ : Je parlerais avant tout d’une attention à l'expérience, c'est-à-dire à ce qui se passe entre un corps, un espace et un objet. Les formes que je produis ne sont pas minimales par adhésion à une esthétique, mais parce que le dépouillement crée les conditions d'une perception plus précise. Il y a une dimension de vulnérabilité dans cette économie formelle : ce qui est retenu est aussi ce qui est exposé. L'histoire, intime ou collective, traverse les matériaux et les gestes sans nécessairement se nommer.


TOURNIER : Quelle relation aux matériaux entretenez-vous ?

MATUSZ : Je ne les hiérarchise pas. C'est une qualité d'attention qui détermine mon rapport à eux. Un matériau industriel et un objet trouvé peuvent produire le même type de présence s'ils sont travaillés avec la même intention. Le technologique n'est pas exclu, mais il n'est pas non plus privilégié. Il n'est qu'un registre parmi d'autres. Ce qui m'importe, c'est ce que le matériau fait au corps, à l'œil, à l'espace.


NDA : Pour l’exposition Prequel (2023, Blue Velvet), l'utilisation du gravage mécanique sur Forex ou la cristallisation de sel sur bois noir traduisent une attention aiguë au processus de fabrication. Ces altérations de surface y sont liées au concept de faktura formalisé par László Moholy-Nagy en 1929, désignant la valeur esthétique et tactile issue du traitement physique d'un matériau.


Cette démarche s'appuie également sur la répétition et l'appropriation historique. Pour l'exposition Vultures (2022) à Der Tank, l'artiste s'est réappropriée une lithographie d'Honoré Daumier de 1871 (Épouvantée de l’héritage), en substituant à la date originale le symbole de l'infini. Présentée en dix exemplaires identiques aux côtés de tables mortuaires en acier, cette séquence réactive les stratégies de l'Appropriation Art pour interroger la circularité des formes à l'ère de leur reproductibilité technique et numérique.


TOURNIER : La question du phénoménologique est-elle importante dans votre travail ?

MATUSZ : Oui, c'est central. L'œuvre cherche à mettre le spectateur en présence de lui-même donc en présence de sa propre façon de regarder, d'occuper l'espace, de ressentir une distance ou une proximité. Il s'agit de créer les conditions d'une expérience consciente du corps dans l'espace, invitant à la présence.


NDA : Qu'il s'agisse des dalles d'ardoise instables de Lonely Daters (2022), des tuyaux de fonte alignés sur le sol (Still-Life, Still, 2023) ou des tirages photographiques sur vitrage (Fellow Prisoners, 2025) laissant filtrer les ombres de la rue, l'artiste sollicite le corps du spectateur. Les combinaisons d’objets d'archives, de matériaux industriels et d’éléments organiques (cire, cendre, cheveux humains), s'opposent à l'association univoque entre la forme et son sens. Dans son œuvre de 2019 The future is already sold, Matusz utilise par exemple de vieilles lampes de bunker privées de leur rôle utilitaire d'origine. Leur forme impose néanmoins un pont visuel entre notre époque, la mémoire historique et l'univers du monde souterrain. Sur ces structures, l'artiste inscrit des extraits textuels, issus entre autres de l'ouvrage And, Phenomenology of the End du philosophe Franco "Bifo" Berardi. Lui est attribué la formule : « not a presence, but an experience ». Le temps y semble en effet comme mis entre parenthèses, invitant l'observateur à l’expérience immédiate des strates du passé et du souvenir.


MARIE MATUSZ INTERVIEW

Cette démarche s'appuie également sur la répétition et l'appropriation historique. Pour l'exposition Vultures (2022) à Der Tank, l'artiste s'est réappropriée une lithographie d'Honoré Daumier de 1871 (Épouvantée de l’héritage), en substituant à la date originale le symbole de l'infini. Présentée en dix exemplaires identiques aux côtés de tables mortuaires en acier, cette séquence réactive les stratégies de l'Appropriation Art pour interroger la circularité des formes à l'ère de leur reproductibilité technique et numérique.


TOURNIER : La question du phénoménologique est-elle importante dans votre travail ?

MATUSZ : Oui, c'est central. L'œuvre cherche à mettre le spectateur en présence de lui-même donc en présence de sa propre façon de regarder, d'occuper l'espace, de ressentir une distance ou une proximité. Il s'agit de créer les conditions d'une expérience consciente du corps dans l'espace, invitant à la présence.


NDA : Qu'il s'agisse des dalles d'ardoise instables de Lonely Daters (2022), des tuyaux de fonte alignés sur le sol (Still-Life, Still, 2023) ou des tirages photographiques sur vitrage (Fellow Prisoners, 2025) laissant filtrer les ombres de la rue, l'artiste sollicite le corps du spectateur. Les combinaisons d’objets d'archives, de matériaux industriels et d’éléments organiques (cire, cendre, cheveux humains), s'opposent à l'association univoque entre la forme et son sens. Dans son œuvre de 2019 The future is already sold, Matusz utilise par exemple de vieilles lampes de bunker privées de leur rôle utilitaire d'origine. Leur forme impose néanmoins un pont visuel entre notre époque, la mémoire historique et l'univers du monde souterrain. Sur ces structures, l'artiste inscrit des extraits textuels, issus entre autres de l'ouvrage And, Phenomenology of the End du philosophe Franco "Bifo" Berardi. Lui est attribué la formule : « not a presence, but an experience ». Le temps y semble en effet comme mis entre parenthèses, invitant l'observateur à l’expérience immédiate des strates du passé et du souvenir.


Cette démarche s'appuie également sur la répétition et l'appropriation historique. Pour l'exposition Vultures (2022) à Der Tank, l'artiste s'est réappropriée une lithographie d'Honoré Daumier de 1871 (Épouvantée de l’héritage), en substituant à la date originale le symbole de l'infini. Présentée en dix exemplaires identiques aux côtés de tables mortuaires en acier, cette séquence réactive les stratégies de l'Appropriation Art pour interroger la circularité des formes à l'ère de leur reproductibilité technique et numérique.


TOURNIER : La question du phénoménologique est-elle importante dans votre travail ?

MATUSZ : Oui, c'est central. L'œuvre cherche à mettre le spectateur en présence de lui-même donc en présence de sa propre façon de regarder, d'occuper l'espace, de ressentir une distance ou une proximité. Il s'agit de créer les conditions d'une expérience consciente du corps dans l'espace, invitant à la présence.


NDA : Qu'il s'agisse des dalles d'ardoise instables de Lonely Daters (2022), des tuyaux de fonte alignés sur le sol (Still-Life, Still, 2023) ou des tirages photographiques sur vitrage (Fellow Prisoners, 2025) laissant filtrer les ombres de la rue, l'artiste sollicite le corps du spectateur. Les combinaisons d’objets d'archives, de matériaux industriels et d’éléments organiques (cire, cendre, cheveux humains), s'opposent à l'association univoque entre la forme et son sens. Dans son œuvre de 2019 The future is already sold, Matusz utilise par exemple de vieilles lampes de bunker privées de leur rôle utilitaire d'origine. Leur forme impose néanmoins un pont visuel entre notre époque, la mémoire historique et l'univers du monde souterrain. Sur ces structures, l'artiste inscrit des extraits textuels, issus entre autres de l'ouvrage And, Phenomenology of the End du philosophe Franco "Bifo" Berardi. Lui est attribué la formule : « not a presence, but an experience ». Le temps y semble en effet comme mis entre parenthèses, invitant l'observateur à l’expérience immédiate des strates du passé et du souvenir.


(1) Marie Matusz, « Reservoir », Kunsthalle Basel, du 17 janvier au 27 avril 2025. Images fournies par la Kunsthalle Basel. Photos de Philipp Hänger.
(2) Marie Matusz, « Fellow Prisoners » dans « Reservoir », Kunsthalle Basel. Images fournies par la Kunsthalle Basel. Photos de Philipp Hänger.

TOURNIER : Quelles ont été les grandes rencontres et inspirations durant votre formation artistique ?

MATUSZ : Duchamp, pour la façon dont il a déplacé la question de l'art vers celle du regard et de la décision. Rosemarie Trockel, pour la tension entre le conceptuel et le sensible, et sa résistance aux catégories. Reinhard Mucha, pour sa pensée de l'espace et de la mémoire des objets. Et puis il y a eu des rencontres avec des artistes travaillant la lumière, à la fois comme matière, comme durée et comme expérience du corps dans l'espace. C'est certainement le fil qui traverse tout : la lumière a toujours été là, quelle que soit la forme que prend le travail.


TOURNIER : Que pensez-vous du rapport entre l'art et le politique ?

MATUSZ : Je m'y engage, mais sans avoir besoin de le surexpliciter. Le politique s'écrit dans la pratique, dans les choix de ce qu'on montre, comment, pour qui, dans quel contexte. Une œuvre qui travaille la perception, l'attention, la présence du sujet est déjà une proposition politique, même si elle ne brandit aucun slogan.


NDA : La portée politique du travail de Marie Matusz nous apparaît notamment dans la conception même du dispositif d’exposition. Ses scénographies semblent accorder peu d’intérêt à la séparation artificielle que les institutions muséales maintiennent entre l'objet culturel et le quotidien. Lors de son exposition Reservoir (2025) à la Kunsthalle de Bâle, le sol entièrement recouvert de zinc gris et l'éclairage dirigé construisaient une capsule hermétique, coupée de l'extérieur. Les vitrines en acajou de la série Towards Vanishing (2025), hybrides entre le mobilier de musée et la réserve de stockage, laissaient jouer des reflets de lumière sur des plaques d'acrylique placées de manière irrégulière. La visibilité de l'œuvre s'en trouve troublée, valorisant le rôle de la médiation dans l’expérience.


(1) Marie Matusz, « The future is already sold », 2019, fonte d’aluminium, verre de sécurité, grille, câbles, chaîne métallique, 3 éléments – chacun mesurant 30 x 30 x 20 cm
(2) Marie Matusz, « The doomed », 2022, nattes de cheveux, 24 x 62 x 32 cm.

TOURNIER : Considérez-vous votre travail comme minimal ?

MATUSZ : Pas vraiment, ou du moins pas au sens historique du terme. Le minimalisme est un mouvement précis, avec des intentions spécifiques. Mon travail partage peut-être certaines formes, mais pas nécessairement les mêmes postulats. Je préfère penser en termes d'économie formelle, d'attention, de présence  plutôt que d'appartenance à un courant.


TOURNIER : Quel est votre premier souvenir physique de l'art minimal ?

MATUSZ : Je n'ai pas de souvenir précis d'une œuvre. Peut-être que ma première expérience physique du minimalisme n'est pas passée par une galerie. C'est la ligne d'horizon entre le ciel et l'océan qui me vient en premier, cette bande infiniment simple qui contient tout. Le minimalisme comme philosophie m'a toujours semblé lié à la phénoménologie, à une certaine solitude du sujet face à ce qui est. C'est surement le premier souvenir : une disposition plus qu'une oeuvre.


TOURNIER : Quels aspects du minimalisme ont le plus durablement marqué votre travail ?

MATUSZ : La conviction que la réduction n'est pas un appauvrissement mais une intensification. Et l'idée que l'espace autour de l'œuvre fait partie de l'œuvre ; que le vide est matière.





Aujourd’hui, l'attrait que je ressentais immédiatement pour ces vitrines teintées ou encore pour ses labyrinthes de miroirs miroirs me semble venir d’une impression de pensée libre, restituant à l'espace d'exposition toute sa puissance de réserve. Je remercie Marie Matusz pour ces échanges.


TOURNIER : Considérez-vous votre travail comme minimal ?

MATUSZ : Pas vraiment, ou du moins pas au sens historique du terme. Le minimalisme est un mouvement précis, avec des intentions spécifiques. Mon travail partage peut-être certaines formes, mais pas nécessairement les mêmes postulats. Je préfère penser en termes d'économie formelle, d'attention, de présence  plutôt que d'appartenance à un courant.


TOURNIER : Quel est votre premier souvenir physique de l'art minimal ?

MATUSZ : Je n'ai pas de souvenir précis d'une œuvre. Peut-être que ma première expérience physique du minimalisme n'est pas passée par une galerie. C'est la ligne d'horizon entre le ciel et l'océan qui me vient en premier, cette bande infiniment simple qui contient tout. Le minimalisme comme philosophie m'a toujours semblé lié à la phénoménologie, à une certaine solitude du sujet face à ce qui est. C'est surement le premier souvenir : une disposition plus qu'une oeuvre.


TOURNIER : Quels aspects du minimalisme ont le plus durablement marqué votre travail ?

MATUSZ : La conviction que la réduction n'est pas un appauvrissement mais une intensification. Et l'idée que l'espace autour de l'œuvre fait partie de l'œuvre ; que le vide est matière.





Aujourd’hui, l'attrait que je ressentais immédiatement pour ces vitrines teintées ou encore pour ses labyrinthes de miroirs miroirs me semble venir d’une impression de pensée libre, restituant à l'espace d'exposition toute sa puissance de réserve. Je remercie Marie Matusz pour ces échanges.


© Dorian Lafargue

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